Zones humides

· Équipe animale
Un bécasseau pesant moins de 60 grammes vient de parcourir 3 200 kilomètres sans escale. Il se pose dans un marais peu profond en bordure d’un champ, les pattes flageolantes.
Tout dépend de ce qu’il y trouvera : des invertébrés dans la vase, de l’eau peu profonde et un abri contre les prédateurs. Si ce marais a été drainé pour laisser place à un projet immobilier la saison dernière, le bécasseau n’a nulle part où se poser.
La migration : l’épreuve la plus périlleuse pour un oiseau
C’est durant la migration que les oiseaux connaissent leurs taux de mortalité les plus élevés. Le voyage entre les aires d’hivernage et les aires de reproduction ne s’effectue pas en un seul vol continu ; il se déroule par étapes, sur plusieurs semaines, avec des haltes où les oiseaux se reposent, récupèrent et refont leurs réserves. Ces sites d’escale ne sont pas optionnels : ils constituent une infrastructure de survie. Les zones humides sont les plus cruciales de ces sites. Elles offrent la combinaison précise d’eaux peu profondes, de vasières découvertes, de sources alimentaires d’invertébrés et de couvert protecteur dont les oiseaux migrateurs ont besoin pour reconstituer leurs réserves énergétiques avant la prochaine étape de leur périple. Sans elles, les oiseaux arrivent épuisés sur leurs lieux de nidification, ou n’y parviennent tout simplement pas.
À chaque oiseau ses besoins spécifiques
Les détails comptent. Les canards barboteurs comme les colverts, les sarcelles et les siffleurs d’Amérique dépendent de marais émergents peu profonds (moins de 50 cm) bordés de vasières. Si la profondeur augmente légèrement, la végétation change, attirant plutôt les canards plongeurs, les oies et les cygnes. Les peuplements de riz sauvage, à la bonne profondeur, servent d’habitat d’escale aux canards branchus, aux fuligules à dos blanc et aux fuligules à tête rouge.
Les limicoles — bécasseaux, pluviers, barges — requièrent des conditions bien différentes : une eau de seulement 2 à 20 cm de profondeur, des vasières peu végétalisées et une visibilité dégagée pour repérer l’approche de prédateurs tels que les faucons. Ils fréquentent les vasières naturelles, mais aussi les champs agricoles inondés saisonnièrement lorsque les conditions s’y prêtent. Les passereaux migrent eux aussi, et sont particulièrement attirés par les zones humides dominées par des arbustes denses — aulnaies et fourrés marécageux — bien plus que par d’autres types de forêts. Des études menées dans le nord du Wisconsin ont montré que ces zones humides boisées présentaient une plus grande diversité d’espèces et un nombre supérieur de migrateurs que les forêts de plateau adjacentes durant la même période de migration.
Les conséquences de la disparition des zones humides
La migration est une chaîne dont chaque maillon dépend du suivant. Lorsqu’une zone humide d’escale clé est drainée, urbanisée ou dégradée, les oiseaux qui en dépendaient ne trouvent pas simplement un autre site : ils arrivent à l’étape suivante amaigris et à bout de forces, avec une capacité de survie réduite. Les déclins de population s’accumulent ainsi de génération en génération, lentement et sans cause unique évidente.
En Amérique du Nord seulement, plus de 600 espèces d’oiseaux migrateurs dépendent des zones humides comme sites d’escale. La perte de superficies humides — due au drainage, à l’urbanisation et à la modification des régimes hydrologiques — brise cette chaîne en plusieurs points simultanément.
En quoi consiste une protection efficace
Protéger des zones humides isolées est important, mais préserver des réseaux interconnectés l’est davantage. Un chapelet de sites d’escale humides le long d’une voie migratoire fonctionne comme un système global, chaque site soutenant le suivant. Les grands marais de plus de 20 hectares, intégrés à des complexes humides comprenant des prairies à laîches, des forêts feuillues de bas-fond et des plans d’eau libre, présentent la plus haute valeur de conservation pour le plus grand nombre d’espèces.
Les oiseaux ignorent les limites de propriété. La seule chose qui compte pour eux, c’est de trouver de la vase là où ils se posent.